Eloge de la chanson idiote

La réalité dépasse l’affliction : la photo officielle de l’investiture du nouveau président gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguéma, le 4 septembre à Libreville. Faut-il en rire ou en pleurer de ce militaire tout droit sorti d’une opérette d’Offenbach ? 

Le ridicule vient-il du fait que le Gabon, contrairement aux pays du Sahel, appartient au « camp du bien » de la « communauté internationale » ?

Je n’ai pas eu le temps d’évoquer Henry « qui s’ingère », dont le décès le 29 novembre ne m’affecte pas… j’en reparlerai probablement.

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"[...] Philémon écrit à Baucis :

J'y vy trois cents et neuf pelicans; six mille et seize oizeaux seleucieds, marchans en ordonnance et dévorans les sauterelles parmy les bleds; des cynamolges, des argathyles, des caprimulges, des thynnincules, des crotenotaires, voire, dis-je, des onocrotales avec leur grand gosier; des stymphalides, harpyes, panthères, dorcades, cemades, cynocephales, satyres, cartassonnes, tarandes, ures, monopes, pephages, cepes, neares, steres, cercopiteques, bisons, musimones, bytures, ophyres, stryges, gryphes."

Et non pas des Séleucides, des crottes de nez, des invalides, des Harpic, des satires, des Carcassonne, des Monop’, des bitures, des ophiures et des griffes !

Enfin l’article musical de fin d’année ! Après les chansons listes (2021) et les chansons-tango (2022), voici les chansons idiotes.

Il ne s’agit pas de mauvaises chansons, ce qui n’aurait pas d’intérêt, mais de chansons volontairement et délicieusement idiotes ! Le registre du benêt ou de l’oie blanche existait déjà dans les opéras. L’opérette, avec ses livrets délicieusement (encore) invraisemblables, en a usé et abusé, mais le genre eut son heure de gloire entre approximativement 1885 et 1935 avec les comiques troupiers. Ces chanteurs, habillés en uniforme militaire de la guerre de 1870* (pantalon garance, épaulettes et tout le tralala), avaient l’art de débiter des conneries, comme on ne disait pas encore, avec le plus grand sérieux : c’était l’archétype du brave jeune homme mal dégrossi mais démerdard. Dranem et Georgius en ont été les chefs de file. Le dernier représentant du genre fut Fernandel**. Les trois précités ont tous d’ailleurs fait de l’opérette. Puis après-guerre le chanson idiote se fit rarissime. Je précise que Bo le lavabo ou Dur, dur d’être bébé et autres chansons récentes de beaufs n’entrent pas dans cette catégorie : en effet il ne s’en dégage aucun sel

*On montrait ainsi qu’en 14, on avait une guerre de retard, ce qui s’est également passé en 40…

**La mode était, pour les artistes de l’entre-guerres, de prendre un nom de scène unique, à la fois nom et prénom (Damia, Polaire, Arletty, Raimu, Dalio…)

Dranem, donc, chanteur emblématique de son époque, faisait exprès de chanter un peu faux, parlait plus qu’il ne chantait d’ailleurs, et Maurice Chevalier s’en est beaucoup inspiré :

Dranem : Les p’tits pois (E. Spencer, F. Mortreuil), 1931.

Gaston Ouvrard (dit Ouvrard tout court), déjà cité dans Les chansons-listes (https://champouin.blog/2021/12/15/les-chansons-listes/). Avec Dranem et Georgius, il fut l’un des trois comiques-troupiers emblématiques de l’entre-deux guerres :

Ouvrard (paroles et musique) : Mes tics, année ?

« Est-c’que j’te d’mande
si ta grand-mère fait du vélo ? »

Après-guerre, le filon comique-troupier était épuisé, l’opérette était mourante, mais beaucoup de chanteurs étaient issus de ce répertoire, comme Bourvil. J’aurais pu citer aussi la chanson Est-ce que j’te d’mande (si ta grand-mère fait du vélo – l’expression vient de là), tirée de l’opérette Trois jeunes filles nues de Raoul et Moretti avec paroles d’Y. Mirande et A. Willemetz, créée par Dranem et reprise par Bourvil. Voici la chanson la plus délicieusement débile de Bourvil, dans le navet de Jean Boyer : Le trou normand (1952).

Une déclaration d’amour ce n’est pas facile, on est tous passés par là ! C’est Boby Lapointe qui s’y colle, le pauvre ! J’adore le rire niais dont on ignore si c’est le sien où celui de l’aimée :

Encore déclarer sa flamme – ou l’entretenir… Mais ce sujet est un prétexte : dans la chanson qui suit, Brel, avec un accent inimitable, dénonce en réalité l’hypocrisie d’une société bruxelloise corsetée. Et l’on voit que Brel est un excellent comédien* :

*Je suis impressionné par la dentition de cheval du chanteur sur cette vidéo. Notons qu’il s’agissait d’un dentier, Brel ayant perdu ses dents dès sa jeunesse, en courant les cabarets. Ces derniers (dont Les Trois Baudets dirigé par Jacques Canetti) étaient de véritables négriers, et les artistes faisaient trois cabarets chaque soir pour avoir un sandwich…

Jacques Brel (paroles et musique), Les bonbons, 1963.

On le sait peu, mais entre 1966 et 1969, Coluche a éclusé tous les cabarets du Quartier latin pour chanter des chansons « sérieuses » (Trenet, Vian, Ferré, Brassens). Cela, ajouté au fait d’avoir appris la guitare tout seul, lui servira plus tard pour chanter des parodies. Dans celle-ci, il attaque la mode des chanteurs québécois du début des années 70 :

Coluche (paroles et musique Coluche et Xavier Thibaut), J’y ai dit…viens (chanson canadienne), 1974.

En 1976 arrive un ovni : Yvan Autain dit Yvan Dautin, comédien-chanteur plus ou moins libertaire (et accessoirement père de Clémentine Autain). Je l’ai croisé (lui, pas elle) récemment dans un restaurant, aux côtés des membres de la troupe originelle de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, dans laquelle il joua.

Yvan Dautun (paroles et musique), La méduse, 1976.

Pour une chanson minimaliste, en voilà une ! Mais le contenu débité par nos politiques/experts/journalistes/sociologues/plumitifs est tellement indigent… Autant alors en faire une chanson, par Philippe Katerine, qui ose tout !

Comment ? Vous ne connaissez pas Didier Super ? Ce chanteur, inimitable avec son accent ch’ti, fait du second degré son fonds de commerce. J’aurais pu vous passer la chanson contre les complotistes, dans laquelle il dit : « et en plus les extra-terrestres, ils sont tous Juifs » ! Mais en voici une autre, dans laquelle il attaque aussi bien les touristes beaufs (style Grande-Motte) que les restaurateurs attrape-gogos. Une « performance » que n’auraient pas dénié des mystificateurs déconneurs comme Raphaël Misrahi ou Jean-Yves Lafesse :

On remarquera tout de même que, plus on avance dans le temps, moins ces chansons dégagent de substantificque moëlle. Autrement dit, les meilleures sont les plus anciennes… On ne sait plus ce qu’est le rire et d’autre part, on ne sait plus faire de chansons. Rires et chansons…

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Les chansons-listes

Numéro double spécial Noël

« Il catalogo è questo : »

Pour Noël, marcjoly vous propose des chansons. Car y’a plus de chansons, y’a plus que deux phrases mises en boucle, et y’a plus de couplets. Exception faite de quelques auteurs : François Morel, Juliette… comme quoi les vraies chansons sont aujourd’hui confidentielles !

Et comme marcjoly ne se refait pas, il va vous proposer des chansons qui sont en réalité des listes.

« Madamina !
Il catalogo è questo.« 

Vieille histoire que le procédé de la répétition dans la poésie. De même que la liste dans la littérature (Rabelais…) et dans la chanson, quand la liste n’est elle-même pas l’objet de la chanson ! On se référera à l’Air du Catalogue du Don Giovanni de Mozart, dans lequel Leporello chante la liste des conquêtes de son maître et les dénombre : tant en Italie, tant en Espagne… Celles-ci sont au nombre de mille-trois (milletre) ! La vidéo suivante n’est pas extraite de la meilleure version mais je n’ai pas résisté au catalogue faisant un kilomètre de long !

Joseph Losey, Don Giovanni, 1979, adaptation cinématographique de l’opéra éponyme de Mozart, livret de Lorenzo da Ponte. Leporello : José van Dam.

A propos de zizi, voici la fameuse chanson de Pierre Perret qu’Yvonne de Gaulle, cette bigote, avait voulu faire interdire. Le plus piquant dans cette vidéo québécoise de 1995 est peut-être la présentatrice en train de pouffer. Je ne suis pas sûr que les jésuites de l’Eglise du Québec aient autorisé Le zizi en 1975.

Pierre Perret (paroles et musique), Le zizi, 1975

Les comptines ont toujours été des prétextes à listes, excellentes pour exercer la mémoire des enfants. En voici une, chantée, qui s’intitule Derrière chez moi :

Interprète ?, Derrière chez moi (traditionnel)

Mais les objets du quotidien n’ont qu’une vie : c’est pour çà qu’existent les dépôts d’ordures. Le titre qui suit est une parodie de la comptine précédente, interprétée par les Charlots. Ces derniers ne rentreront pas dans l’Anthologie de la chanson française, mais on regrette qu’après eux, il n’y a plus vraiment eu de parodie, ou plutôt, cela n’a plus intéressé les maisons de disques…

Les Charlots (paroles : Gérard Rinaldi, Luis Rego), Derrière chez moi, 1970

Nino Ferrer avait chanté Les cornichons. Ferrer est un très bon chanteur à listes, musicien hors-pair et excellent showman. Voici, du même encore, une liste d’objets banals cette fois, avec Oh ! Hé ! Hein ! Bon ! Et même si cela n’a rien à voir, j’invite les lecteurs masculins à reluquer sur l’internet la pochette de l’album Nino and Radiah : vous m’en direz des nouvelles !

Nino Ferrer (paroles et musique), Oh ! Hé ! Hein ! Bon !, 1966

A propos d’objets, Boris Vian avait écrit la Complainte du progrès en 1955, énumération d’articles ménagers réels ou fantaisistes, en même temps que Guy Debord dénonçait la société de consommation et tentait de mettre en place L’Internationale situationniste.

Boris Vian (paroles), Alain Goraguer (musique), La complainte du progrès -Les arts ménagers, 1955

Gaston Ouvrard, dit simplement Ouvrard (1890-1981) fait partie de ce qu’on appelle les comiques-troupiers. Au départ artistes se produisant devant les troupes (en uniforme), ils ont essaimé sur scène, dans le registre de ce qu’on appelle la chanson (délicieusement) idiote, dont d’illustres représentants furent Dranem et le jeune Fernandel. Malheureusement, Ouvrard et Dranem ne sont plus édités en CD, même pas par les labels Frémeaux ou Marianne Mélodies – car qui d’autre le ferait ? Figurez-vous que j’ai vu Ouvrard sur scène, à L’Olympia, en première partie de Jacques Martin ! J’avais neuf ans et c’était en 1970. On sentait que ce monsieur octogénaire était là pour des raisons alimentaires…

Ouvrard (paroles et musique), Je n’suis pas bien portant, 1934

Vient le moment de la liste des choses inutiles. C’est François Morel qui s’y colle, dans une chanson que n’aurait pas dénié Philippe Katerine :

François Morel (paroles et musique), Antoine Sahler, Trucs inutiles, 2016

Et finissons avec l’illustre Boby Lapointe, avec lequel il faut s’accrocher, car les jeux de mots fusent, et çà va très vite. Des chansons-liste, il en a fait un certain nombre, mais je ne résiste pas à cette dernière :

Boby Lapointe (paroles et musique), Saucisson de cheval, 1966

Oui, je sais : « C’est une chanson – de saillie »… Il faut savoir qu’il y a un lycée Jeanson-de-Sailly, sinon çà tombe à côté…

Passez-donc de bonnes fêtes et je vous souhaite une bonne année 2022. « En France, tout finit par des chansons », et terminer l’année par des chansons-listes, je trouve çà beau.

« Pas compris ! »

PROCHAINE PARUTION : 15 JANVIER

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