Anti-index (4)

Toutes mes excuses aux lecteurs qui bénéficient de mon « alerte » par mail pour les prévenir d’une nouvelle parution. J’ai totalement zappée celle du 1er novembre qui annonçait l’article précédent : https://champouin.blog/2025/11/01/quelle-epoque-epique/ .

Je ne comprenais pas les attaques sur « les liens de Sophia Chikirou avec la Chine », attaques que l’on a lu dans les médias. J’ignorais que le 4 juillet, la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale avait publié un rapport officiel sur les relations entre l’Europe et la Chine, rédigé par Sophia Chikirou, députée LFI contestable et détestable par ailleurs, et qui a embarrassé certains spécialistes des renseignements et journalistes inféodés à l’Empire anglo-américain déclinant. Le même jour, Pierre Januel, du Monde, n’avait pas hésité à dégainer, très irrité que la députée dénonce la politique de l’UE comme « trop souvent alignée sur la politique américaine vis-à-vis de Pékin ». Et Januel d’appeler à son secours Paul Charon, « sinologue » et politiste, qui met en garde contre « la politique expansionniste de la Chine » et contre des propos qui « justifient tout simplement la dictature du parti ». Ce que ne dit pas Januel est que Charon est le directeur du département du renseignement de l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire) où il collabore avec le Collège de défense de l’Otan et de nombreux think-tanks anglo-américains ! Or à la lecture du rapport, on découvre non seulement une analyse politique judicieuse, mais aussi des mesures exigeantes pour résoudre au mieux les problèmes réels d’échanges qui peuvent se poser avec la Chine.

Je viens de lire : Jean-Pierre Rageau, Gérard Challiand, Géopolitique des Empires – 6000 ans d’histoire humaine, Flammarion (Champs-essais), 2024. Livre d’histoire, mais où est la géopolitique ? Toutefois, sur un point, les auteurs se sont mouillés (enfin !). Je cite : « En marge d’une politique conduite à grand bruit et de décevants résultats au « Grand Moyen-Orient », les Etats-Unis, de façon feutrée, menaient sans fanfare des « révolutions de couleur » qui cherchent à ramener l’ex-Union soviétique aux frontières de la Russie : révolution « des roses » en Géorgie (2003), « orange » en Ukraine (2004), « des tulipes » en Kirghizistan (2005), etc. Pilotées par des organisations qui ne sont non-gouvernementales que de sigle, dotées de moyens financiers, appuyées par des fondations américaines, tant démocrates que républicaines, elles visent à disputer à la Russie son « proche étranger ». Et vlan dans la gueule !

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"[...] à Jane Sutton, qu'elle n'aime pas parce qu'elle est anglaise, elle a seulement fait voir quatre cartes postales également sans relation apparente avec sa biographie : un combat de coqs à  Bornéo ; des Samoyèdes emmitouflés parcourant dans un traîneau tiré par des rennes un désert de neige au nord de l'Asie ; une jeune femme marocaine, vêtue de soie rayée, caparaçonnée de chaînes, d'anneaux et de paillettes, la poitrine pleine à moitié dénudée, les narines larges, les yeux pleins d'une vie bestiale riant de ses dents blanches ; et un paysan grec avec une espèce de grand béret, une chemise rouge et un gilet gris, poussant sa charrue."

Voici un nouvel opus de notre rubrique Anti-index. Je rappelle qu’il s’agit de lister les mots ou expressions étranges, décalées, loufoques contenues dans un texte – de préférence un texte sérieux.

Nous allons nous référer aujourd’hui à un ouvrage déjà évoqué* : Driss Ghali, Une contre-histoire de la colonisation française, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2023. C’est parti, mon kiki :

*https://champouin.blog/2024/03/15/ecr-linf-3/ .

  • A pleines dents dans la chair en décomposition (p. 20).
  • Personne n’est l’autochtone absolu (p. 32).
  • Sous-catégorie de bétail dont la caractéristique était l’usage de la parole (p.40).
  • Commerçants au ventre mou et aux ongles limés (p.44).
  • Surmoi lâche telle une camisole de force trop lâche (p.44).
  • Plonger la société dans un bain de formol (p. 46).
  • Réalité diminuée (p. 47).
  • Le fanatisme est la grammaire du changement politique (p. 48).
  • Gribouillis de crises mineures (p. 48).
  • Cochonnets moribonds (p. 52).
  • Islam du sourire (p. 57).

  • Lusitaniens machiavéliques (p. 59)
  • Coups de grisou qui ouvrent le chemin vers le développement (p. 65).
  • « J’ai perdu deux soeurs et vous m’offrez vingt domestiques » (p. 71).
  • Des « hommes augmentés » comme Stanley ou Livingstone (p. 74).
  • La « pâte » humaine est exceptionnelle (p. 74).
  • Plante radieuse qui a été transplantée dans un pot exigu (p. 83).
  • Militaire d’élite qui « pense » (p. 87).
  • « Service après-vente » de la colonisation (p. 90).
  • Colonie low-cost (p. 103).
  • Confier ses missions régaliennes à un gang de Tchétchènes (p. 104).
  • « Loup qui vous mange depuis de générations » (p. 112).
  • Colons clochardisés (p. 115).
  • L’Algérie a la gueule cassée (p. 118).
  • Chleuhs du Maroc (p. 129).

  • Casser le thermomètre pour ne pas lire la température (p. 144).
  • Le « coup était déjà parti » (p. 156).
  • Taxer les Pygmées (p. 157).
  • Doigts coupés des coolies tonkinois (p. 162).
  • Boire un venin et son antidote en même temps (p. 169).
  • Aux colonies, il n’y a pas de place pour l’amour (p. 177).
  • Bêtise coloniale (p. 178).
  • Nids de fourmi dans les parties intimes des jeunes filles (p. 187).
  • Bâton de dynamite placé dans son anus (p. 190).

  • Marécage infect où les vocations sont développées (p. 196).
  • Colonie en bigoudis (p. 199).
  • Putréfaction de l’appareil administratif (p. 199).
  • Boys chapardeurs (p. 207).
  • Un extraterrestre qui a raison sur tout (p. 231).
  • Erreur congénitale du FLN (p. 238).
  • Soutanes multicolores signées Christian Dior* (p. 264).
  • Président « accéléré » (p. 270).
  • « Développement paresseux » (p. 290).
  • Coulouglis (p. 303).
  • « Capitaine moustique » (p. 308).

*Christ en Dior ?

On est songeurs… Réalité diminuée, hommes augmentés et président « accéléré » (un extraterrestre qui a raison sur tout*), chair en décomposition mais arrosée de venin et son antidote, militaires d’élite (tchétchènes ?) qui « pensent »… Bref, aux colonies, il n’y a pas de place pour l’amour : le « coup était déjà parti »…

*Macron ?

Plus sérieusement, l’atmosphère générale de cette liste m’évoque le roman génial de Pierre Lemaître, Le Grand monde (Le livre de Poche, 2023). Ce roman génial montre bien la décomposition et la putréfaction du marécage infect qu’était l’Indochine coloniale… Le Grand monde est aussi, sous forme de roman, une contre-histoire de la colonisation française !

Quelle époque épique !

Propos révélateurs prononcés il y a trois semaines par Angela Merkel sur le site hongrois Paritzan : elle a déclaré que Macron et elle-même avaient souhaité engager des entretiens directs avec Poutine en 2021 au sujet de l’Ukraine, mais que l’UE en avait été empêchée par les trois pays baltes et la Pologne. Si des pourparlers diplomatiques avaient été menés à l’époque, a-t-elle admis, on aurait pu empêcher l’invasion de l’Ukraine par la Russie…

« On ne peut pas défendre le Hamas, la République islamique d’Iran, et prétendre soutenir les femmes afghanes. Je suis l’anti-Rima Hassan » (Marzieh Hamidi, afghane, championne de taekwondo, et militante pour le droit des femmes).

Cambriolage du Louvre : l’ancien gardien de musée que je suis est de tout coeur avec celles et ceux qui étaient en première ligne. Encore une fois, le drame aurait pu être évité ou restreint s’il y avait eu plus de moyens budgétaires, humains et matériels mis à la disposition du musée, bien que, il faut le reconnaître, il est difficile de sécuriser un bâtiment de 243 000 m2 à moins que les PC sûreté et sécurité deviennent eux-mêmes des usines à gaz….

Et puis pensons aux conditions de travail d’agents travaillant dans un lieu qui fut le Louvre, puis le Grand Louvre, puis un encore plus grand Louvre, puis un toujours plus grand Louvre*, sachant que chaque agrandissement du musée appelle toujours celui de son visitorat, constitué aujourd’hui de hordes de beaufs mondialisés. C’est tout juste si, au château de Versailles, ces derniers ne mangent pas des glaces dans la galerie du même nom…

*Et toujours pas de réservation obligatoire pour réguler les flux, comme au Rijksmuseum, à l’Ermitage ou à l’Alhambra de Grenade…

Paru dans L’Humanité Magazine du 23 octobre.

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"Sur [la table] de gauche, une lampe dont la forme affecte la forme d'un artichaut, et une assiette octogonale en étain sur laquelle sont posés deux morceaux de sucre, un verre et une carafe d'eau en cristal avec un bouchon en forme de pomme de pin ; sur celle de droite, une pendulette rectangulaire dont le boîtier en acajou veiné est incrusté d'ébène et de métal doré, un gobelet en argent à monogramme, et une photographie dans un cadre ovale représentant trois des grands-parents de Bartlebooth. Sur la tablette inférieure,  est posé un agenda de grand format, relié en cuir noir."

*Le problème se pose également pour l’Art moderne : moderne, mais jusqu’à quand ? A tel point que, vers 1960, il a été supplanté par l’Art contemporain, qui l’est lui-même de moins en moins… Klein ou Warhol, c’était il y a soixante ans : plus très contemporain !

Il y a plusieurs façons de répertorier les chrononymes. Il y a les « ères », ces périodes longues. J’en ai cité trois. Ajoutons la Préhistoire (Paléo- et Néolithique) ou l’Ancien Régime. On notera beaucoup de ces divisions concernent surtout le monde européen. Par abus de langage, on évoque « l’Inde antique » ou « le Japon médiéval ». Enfin, ajoutons, vous en serez témoins, qu’il est difficile d’établir une typologie cohérente, d’autant qu’une entrée peut appartenir à plusieurs catégories.

On compte aussi des périodes moins longues, marquées par des dynasties ou des longs règnes : l’Ere des Pharaons noirs (Egypte, 15ème dynastie), Le Siècle de Périclès, la Papauté d’Avignon, l’Ere élizabéthaine, le grand Siècle (= le règne de Louis XIV), la Restauration, l’Ere victorienne (les Anglais disent The Victorianism), l’Ere Meiji, la dictature des Colonels (Grèce ou Turquie). Sans faire référence à des règnes mais à des siècles, on peut citer le Quattrocento (Attention, piège ! Il s’agit, en Italie, des années 1400, donc de notre 15ème siècle) !

La Restauration.
Doit-on continuer à compter les années avec un système basé sur la naissance du Christ ? Ce procédé arbitraire peut paraître totalement illégitime pour certains peuples... La revue L'Histoire  utilise av. (ou ap.) n. è., comprendre "notre ère", ce qui ne résout pas le problème : "notre ère" signifie celle que nous avons déterminée... d'après la naissance de J. C. ! On n'en sort pas... Il vaudrait mieux utiliser è. c. pour "ère commune", afin de dire "c'est l'ère communément utilisée, mais qui ne représente rien pour nous". Pour les temps les plus lointains (géologie, histoire du vivant, paléontologie), les auteurs utilisent B.P. (before present), car on n'est plus à 10 000 ans, voire 100 000 près !

Beaucoup de chrononymes désignent une période marquée par un évènement ou une action : il s’agit alors d’un praxonyme. C’est la catégorie la plus nombreuse.

Certains praxonymes ont rapport à la guerre, hélas. Ce sont même les plus prolifiques. Outre les Guerres du Péloponnèse, puniques, de Cent Ans, de Sept Ans, etc.- et les deux Guerres mondiales, on peut citer les grandes Invasions, la Guerre des Deux-Roses, la Reconquista, la Guerre des Boers, la Grande Guerre, la drôle de Guerre*, les Guerres d’Espagne, du Vietnam (très longue…), des Six Jours (très courte…), ad nauseam, malheureusement.

*Celle-ci se dit der Sitzkrieg (la guerre assise) en allemand et Dziwna Wojna (la guerre étonnante) en polonais. En américain, on dit The Phoney War (la fausse guerre), comprise Funny War par le journaliste Roland Dorgelès, d’où « la drôle de Guerre » !

Notons également les révoltes et révolutions en tous genres : la Grande Jacquerie, la Fronde, la Glorieuse Révolution (anglaise de 1688), la Révolution (française) et en miroir la Chouannerie, la Jeune Allemagne* (1815-1848) – manifestation locale du Printemps des Peuples, le Risorgimento**, la Commune, le Printemps de Prague, l’Intifada, les Printemps arabes.

*Appelée en allemand le Vormärz (« l’avant-mars »), c’est-à-dire toute la période préparant la révolution allemande avortée de mars 1848. En miroir, la réaction à ce mouvement s’appelle le Biedermeier, du nom d’un personnage de roman, bonhomme sans histoires et conservateur. Ces appellations sont tout autant politiques que culturelles. Le terme français Jeune Allemagne, fait référence à la Jeune Europe (Jeunes Turcs, etc.), dynamique d’émancipation des peuples du joug des empires.

**Littéralement « la résurgence ».

La Fronde.

D’autres appellations désignent des périodes marquées par des orientations volontaristes politiques, économiques (les Siècles d’or espagnol ou hollandais), religieuses ou intellectuelles (le Siècle des Lumières*). Ainsi la Réforme (et en miroir, la Contre-Réforme), The Gilded Age (l’Age d’or, 1865-1901, Etats-Unis)**, le Sexenio Democratico (Espagne, 1868-1874), le Front Populaire, les Trente Glorieuses*** (et en miroir, les Cinquante Piteuses qui ont succédé), la Perestroika.

*On dit The Enlightment (« l’illumination ») en anglais et die Aufklärung( « l’éclairage ») en allemand.

** Cet « âge d’or », malgré le développement extraordinaire des Etats-Unis en cette période, est à relativiser.

***Praxonyme inventé par l’économiste Jean Fourastié (Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, 1979) sur le modèle des Trois Glorieuses (trois jours de révolution de juillet 1830). Pour la période d’après 1975, celle de « la crise », on parle des Trente (qui sont maintenant cinquante) Piteuses...

Certains chrononymes désignent des âges d’or plus de passion que de raison : ainsi la Belle Epoque, les Années folles*, la Movida (décennie d’euphorie et de libération culturelle en Espagne après la mort de Franco).

*Appelées die Goldene Zwanziger et The Golden Twenties (« les années vingt dorées ») par les Allemands et par les Britanniques, et The Roaring Twenties (« les années vingt rugissantes ») par les Américains .

D’autres désignent des périodes noires : la Peste noire, la Terreur, les Hungry Forties (famine irlandaise due à la contamination intentionnelle britannique de la pomme de terre par le mildiou dans la décennie 1840), la Grande Dépression (américaine, après le krach de 1929), l‘Occupation (et en miroir, la Résistance), les Années de Plomb (Italie, années 1960-70).

La Résistance.

Ces listes ne sont pas exhaustives et, certaines entrées peuvent appartenir à plusieurs catégories.

Enfin, certains évènements sont désignés par leur date : la Saint-Barthélémy, la Nuit du 4 août, Thermidor (renversement des robespierristes le 9 thermidor an II), le 18 brumaire, la Nuit des Longs Couteaux, le 18 Juin 1940, Mai 68, Bloody Sunday (tuerie par l’armée britannique de 28 militants pro-irlandais à Derry le 30 janvier 1972), le 11 septembre (2001), jusqu’au récent 7 octobre (2023)…

Bref, quelle(s) époque(s) épique(s) !

[Nota : Quelle époque épique fut une chronique « du drôle et de l’insolite » animée par Yolaine de La Bigne sur France Info de 1987 à 2001. J’ai cru bon d’emprunter ce titre à propos de chromonymes.]