Cornu copiae

The Bayrou Watcher (#2) : je ne m’en suis pas souvenu sur le coup, mais dans le roman Soumission de Michel Houellebecq (Flammarion, 2015), le président de la République nouvellement élu, l’islamiste « modéré » Mohammed Ben Abbes, prend dans un premier temps pour premier Ministre François Bayrou « parce que c’est le plus bête », souligne le narrateur !

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"[...] des ferrailleurs à gros gants viendront se disputer les tas : le plomb des tuyauteries, le marbre des cheminées, le bois des charpentes et des parquets, des portes et des plinthes, le cuivre et le laiton des poignées et des robinets, les grands miroirs et les ors de leurs cadres, les pierres d'évier, les baignoires, le fer forgé des rampes d'escalier..."

Nota : des charmants lecteurs m’ont demandé un article sur Donald Trump (du genre « Faut-il avoir peur de Trump »). Je ne suis pas blogueur professionnel et écrire un article de fond demande du temps. Je ne sais pas quand l’article en question sera prêt – évidemment, actualité oblige, le plus tôt serait le mieux. A défaut l’article qui suit fait partie de la routine de ceux qui sont rédigés à l’avance (j’ai pour l’instant des articles planifiés jusqu’au 1er avril) :

Il y a quelques décennies, l’Institut Schiller, un think tank géostratégique cornucopien* fondé par Helga Zepp-Larouche (et son satellite le Club de la Vie, nommé ainsi par opposition aux théories malthusiennes du Club de Rome), affirmait que si l’Australie accueillait toute la population de la Terre, elle n’aurait que la densité de la Belgique. Gros yeux et désapprobation générale de la part de la bien-pensance. Cela ne se peut pas, tout le monde sait bien que la planète est surpeuplée, c’est bien connu…

*Cornucopien (nom et adj. du latin cornu copiae, corne d’abondance) désigne ceux qui pensent qu’il n’y a pas de limite à la croissance. L’Institut Schiller, menant campagne depuis plus de quarante ans, n’utilise cependant pas ce terme apparu récemment.

Téléphone, La Bombe humaine, 1979.

De nos jours, un autre sniper revient à la charge à contre-courant du pessimisme ambiant : le géographe et essayiste Christophe Guilluy. Celui-ci, dans La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), remettait au goût du jour le concept d‘Homme oublié, au centre des préoccupations de Franklin D. Roosevelt. « Ces temps funestes appellent à la construction de projets qui reposent sur l’Homme oublié : puissance économique, non organisée mais indispensable, de projets comme ceux de 1917 qui ont bâti depuis les fondations jusqu’au toit, qui ont fait une fois de plus confiance en l’Homme oublié comme base de la pyramide économique ». – FDR, allocation radiodiffusée du 7 avril 1932 (traduit par nous).

Maynard Dixon (1875-1946), Forgotten Man, 1934,
(Brigham Young University Museum of Art)

Revenons à nos moutons démographiques. Dans Marianne du 25 mai 2023, Guilluy ne prenait pas au sérieux l’annonce par l’ONU (une belle opération de com…) du franchissement du seuil des huit milliards d’habitants : c’est que seuls les pays « développés » (généralement les moins peuplés…) procèdent à des recensements ! L’Inde, par exemple, n’a pas connu de recensement depuis 1991 ! La marge d’erreur de la population mondiale, écrit Christophe Guilluy, est de +/- 800 millions de personnes.

Néanmoins, sommes-nous si nombreux ? J’invite les internautes à consulter une carte de la densité mondiale : celle-ci est de 6o hab/km2, deux fois moins que celle de la France [https://i.pinimg.com/originals/c0/98/5c/c0985cca1a3293eb992fcab504dcce87.jpg], ce qui dément le cliché « L’Afrique, çà grouille », comme je l’ai déjà entendu. « Si on s’amusait à rassembler tous les Terriens sur le territoire états-unien, notre densité s’élèverait à 814 hab/km2« , écrit Guilluy en citant les chiffres du démographe Gérard-François Dumont. En comparaison, la densité de l’Ile-de-France est de 1020 hab/km2 ! Souvent, la vérité sort de la bouche, non des « experts environnementaux » et des statisticiens, mais des démographes ou géographes : Christophe Guilluy, Hervé Le Bras, Emmanuel Todd.

De gauche à droite, et de haut en bas : Guilluy, Le Bras et Todd.

« Doit-on s’alarmer de la croissance exponentielle de la population ? Non plus ». C’est que la décélération de la population est amorcée depuis des décennies, due au vieillissement et à la baisse de la fécondité, et va marquer tout le 21ème siècle. Et de nous présenter ce paradoxe : le Japon, territoire « surpeuplé » et vieillissant. S’il y a trop de Tokyoïtes (38 millions d’habitants dans la grande aire métropolitaine du Kanto !), il n’y a pas assez de Japonais, et l’archipel est en train de se dépeupler !

Il existe un autre cornucopien : vous le voyez venir (roulement de tambour)…

C’est Elon Musk ! Nous y voilà. Père de dix enfants, il est persuadé qu’il n’y a pas de limite aussi bien à la croissance démographique qu’à la croissance technologique. Pas mal, non ?

Seulement voilà, il y a un os…

Tout d’abord, Musk est un libéral, et de la pire espèce : celles des libertariens. Les libertariens (ne pas confondre avec les libertaires) s’opposent à toute forme de régulation étatique, même dans le domaine régalien. Or le libéralisme est incompatible avec une politique nationale de crédit finançant des grands projets à long terme en vue du développement ! D’autre part le sud-africain Elon MuSSk est un suprémaciste : pour lui il n’y a pas de limite à la croissance démographique, à condition qu’il s’agisse de Blancs au QI élevé… Cornucopien, mais hélas « darwinien »* !

*Je mets des guillemets car cet adjectif, d’emploi courant, est inapproprié. Darwin n’a fait qu’affirmer l’évolution des espèces face au fixisme biblique. C’est Francis Galton qui y a ajouté la notion de « loi du plus fort ». Attaquons plutôt ce dernier !

« Mais s’il n’y avait pas Musk, qui ferait ces projets (science, spatial, médical…) ? ». Le problème est que Musk, véritable passionné, est également un irrationnel et un exalté*. Explorer Mars dans la décennie, alors qu’on ne sait encore rien des conditions de vie humaine dans un environnement extraterrestre – et sans retour, relève du suicide !

*Peut-être dû au fait que, selon ses dires, on lui a diagnostiqué un syndrome d’Asperger ?

Oublions Musk et revenons à nos histoires de cornes (d’abondance) : progrès et population illimités. Voici quelques idées, je les livre sans ordre précis car il s’agit d’un tout :

  • Il n’y a pas de limite à la créativité humaine, donc aux technologies.
  • Il n’y a pas de limites aux ressources, car on peut transmuter les éléments grâce à la physique nucléaire (fusion).
  • Pour assurer les deux points précédents, l’éducation est primordiale.
  • La densité de la population n’est pas un problème – à condition que le développement soit en adéquation. Densité sans développement apporte la pauvreté.
  • Un Etat dont les niveaux culturel, éducatif et sanitaire s’effondrent se paupérise, et le nombre et l’espérance de vie de sa population s’effondrent aussi.
  • Une population dont le niveau de développement matériel et humain (éducation et santé) est élevé voit sa population ne plus augmenter exponentiellement.
  • Le progrès n’est pas dans le superflu (déplacement aérien Paris-Nice, smartphone, lave-vaisselle dans un foyer de deux personnes…) mais le nécessaire (énergie, infrastructures, écoles, hôpitaux).
  • Le libéralisme n’est pas un facteur de développement (court-termisme, obsession de la dette, monopoles industriels et agro-alimentaires et leurs destructions environnementales comme la monoculture intensive).
  • A partir d’un certain niveau d’éducation (alphabétisation, scolarisation des filles, contraception, monogamie) la population décroit en maintenant un niveau de vie décent et une espérance de vie élevée.
  • Le but de l’humanité n’est pas d’augmenter sa population per se, ni le progrès per se, mais d’augmenter le potentiel de densité énergétique par habitant.

Et vlan dans la gueule qui pensent que « la démographie, c’est mathématique », ou qu’il suffit d’appliquer la courbe de Fibonacci ! Vous savez, celle des lapins ! Mais l’être humain n’est un animal que par son enveloppe. Pour le reste, il est capable lui-même de limiter sa population.

C’est trop pour vous ? Allez, vous allez vous en remettre…

Je me souviens… (4/4)

Dernière minute : j’apprends par Marianne la mort de Jean-François Kahn, qui a eu lieu… mercredi 22 janvier. Vous le saviez, vous ? Pas un mot dans la presse qui, visiblement, n’a pas souhaité rendre hommage à ce journaliste politiquement incorrect. C’est d’autant plus émouvant que je l’avais croisé il y a deux mois rue Charlot à Paris (il habitait dans le quartier). Il était seul, en déambulateur, et vu son état, j’avais compris qu’on ne le reverrait plus…

Marre de la bien-pensance de France Inter/France Info/RFI ? C’est mon cas, et je n’écoute maintenant plus que RTL pour les infos et l’émission d’actualité (Yves Calvi) de 19h15-20h. Il est flagrant de constater combien les médias du service public sont arrogants, idéologisés (libéralisme pro-UE et pro-Otan, wokisme) et parisiano-centrés. Le ton de RTL (station qui a tout de même ses défauts) est moins « constipé » et plus ouvert.

The Bayrou Watcher (#1) :

Sans paroles.

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"La vitrine contient une collection de modèles réduits de machines de guerre antiques, à monter soi-même : des béliers, des vineas, dont Alexandre se servit pour mettre ses travailleurs à couvert au siège de Tyr, des catapultes syriennes qui jetaient à cent pieds des pierres monstrueuses, des balistes, des pyroboles, des scorpions qui lançaient tout à la fois des milliers de javelots, des miroirs ardents,  - tel celui d'Archimède qui embrasait, en un clin d'oeil, des flottes entières - et des tours armés de faux supportées par de fougueux éléphants".

Votre serviteur habite Belleville*, dans le quartier de la rue Rébeval. Or, on trouve pléthore d’ouvrages évoquant le Belleville d’autrefois, notamment avec des photos avant/après. Mais du secteur Rébeval, point.

*Note pour les internautes (car la Toile est mondiale) : Belleville est un quartier du nord-est de Paris, « à cheval » sur les 19ème et 20ème arrondissements.

J’ai finalement dégotté le livre suivant : Patrick Marsaud, Belleville 1965, Ed. Michel Lagarde, 2021, avec des photographies de Jean-Baptiste de Beaudouin – ouvrage qui m’a permis d’en apprendre sur ce quartier, et de rectifier certaines informations que j’avais glanées et qui se sont révélés fausses.

Mais ce dont je voulais vous entretenir, ce qui frappe, au vu des photos de circa 1965, c’est le changement de la société.

Dans les rues de ce quartier populaire vers 1965, on est frappé par le nombre d’enseignes « Boucherie, triperie, volailles », voire « Gibiers » ou « Porc frais » dont peu ont survécu (si : en hallal, sauf pour le porc frais !). Les charcuteries également, reconverties en traiteurs asiatiques. On remarquera aussi que les boucheries étaient souvent chevalines, ce qu’on regrettera, la viande de cheval étant nutritivement saine. La grande distribution (Félix Potin dans les années 70-80, puis Ed, Franprix, Monoprix en version bobo et Carrefour City) aura eu la peau de ces commerces.

On l’a oublié, mais il y avait le long des trottoirs des marchandes de quatre-saisons qui s’approvisionnaient aux Halles. Leurs remorques, qui servait d’étal avaient des roues de charrette ! Ces marchandes (c’était déjà une tolérance) disparurent avec le déménagement des Halles à Rungis en 1969.

Marchandes de quatre-saisons rue du Faubourg-du-
Temple (Photo J.-B. de Beaudouin).

On est frappé aussi par le nombre de cafés, qui n’a pas varié aujourd’hui, mais leur typologie a changé. Les cafés (des rades…) de 1965 étaient souvent d’anciens marchands de vin, vendant aussi bois et charbon, et ce jusqu’à la généralisation du chauffage au fioul au début des années 70. Ils étaient tenus depuis des générations par les fameux Auvergnats ou Bougnats (en réalité des Aveyronnais) que les Kabyles ont remplacés. Aujourd’hui les Asiatiques (Chinois voire Indiens) prennent peu à peu le relais*, et la plupart de ces établissements (je parle toujours du Bas-Belleville) ont une clientèle proto-bobo. Petit, je n’ai pas connu le quartier mais je me souviens de Paris en général, et en particulier ceci : la clientèle des rades des années soixante comptait bon nombre d’ivrognes patentés…

*Y compris en province comme je l’ai vu à Nogent-le-Rotrou ou à Villers-Cotterêts…

Nous sommes tellement habitués aux « enseignes » que nous avons oublié les commerces indépendants : habillement, accessoires (chapeaux, chaussures, cravates), « photo-ciné-son », drogueries, quincailleries, laveries, sans compter les garnis et hôtels borgnes…

Mais surtout, surtout, ce qu’on retient est le nombre impressionnant de cinémas (indépendants, cela va sans dire) dans le quartier (et dans Paris en général). Aujourd’hui, les cinémas le plus proches de Belleville sont les Mk2 Gambetta et Quai de Loire. A l’époque, on pouvait énumérer le Palais des Glaces (auj. une salle de stand-up), le Ciné-Bellevue (auj. une synagogue), les Folies-Belleville (auj. un supermarché), le Théâtre de Belleville (auj. un restaurant chinois karaoké), le Floréal, le Belleville-Pathé, l’Alhambra, le Temple-Sélections, le Cocorico (ces derniers démolis). On n’y jouait pas les mêmes films qu’au Quartier latin ou aux Champs-Elysées ! C’était plutôt Mata-Hari Agent H 21, Le mystère du temple hindou, L’affaire du cheval sans tête, Nick Carter va tout casser, Maciste et les 100 gladiateurs… Ces salles qui avaient démarré avant 1914 comme cafés-concert pour la plupart finirent souvent en cinéma porno ou de kung-fu, puis en supermarché ou salle de sport…

Le Ciné-Bellevue, 118 boulevard de Belleville (Photo J.-B. de Beaudouin).

La pile Wonder
ne s’use
que si l’on s’en sert !

Les années soixante, plus pauvres en grandes enseignes, étaient toutefois plus riches en marques et réclames en tous genres. Sur les photos de 1965, on dénombre la moutarde Bornibus*, les piles Wonder, la peinture Novémail, les parfums Forvil, le produit-vaisselle Rex, la lingerie Pernelle, les laines Pingouin, l’encre Waterman… Et sur la devantures des cafés, pléthore de marques de bières : Roemer Pils, Nordbraü, Adelshoffen, Slavia, Meteor, Löwerbrau, La Perle, Freysz-Pils, Lutterbach, Mützig, Leopardbraü… bien avant la création des mafias alliant les grossistes limonadiers aux groupes brasseurs mondialisés.

*Dont le siège social était à Belleville, boulevard de la Villette !

Autre changement : les arbres. En 1965, il n’y en avait que Boulevards de Belleville et de la Villette. Aujourd’hui, toutes les rues sont arborées.

L’intersection Rue Rébeval/rue de l’Atlas ca. 1970 (Photo J.-B. de Beaudouin) et 2024.

L’aspect des « gens » nous étonne également : hommes en cravate (et à moustache), femmes en robe ou en jupe, enfants en culotte courte. On est aussi frappé par le nombre de « vieux ». Il est vrai que, de nos jours, les vieux font leur courses le matin puis se terrent chez eux devant la télé : Paris n’est plus une ville pour eux (agressions, promiscuité, bruit, scooters et vélos à gogo, culture tournée vers le jeunisme), et beaucoup sont en Ehpad. Mais il y a un biais : beaucoup de « mémères », avec ou sans cabas, que l’on voit sur les photos anciennes n’avaient que 50/60 ans ! Mais jupe, mise en plis, fichu et une couverture-santé plus précaire qu’aujourd’hui nous les vieillissent…

Carrefour rue du Faubourg-du-Temple/rue Saint-Maur (Photo J.-B. de Beaudouin).

Un habitant du Belleville de 1965 transplanté dans celui de 2024 serait frappé par le nombre de faciès exotiques : Chinois et Vietnamiens tenant des restaurants, Maghrébins ou Pakistanais tenant des commerces de bazar, de fast-food ou de téléphonie. Il serait surpris également par le nombre de groupes de musulmans de sexe exclusivement masculin massés en grappe devant certains commerces précités et se contentant de « tenir les murs ». Cela aussi fait partie de la mutation de la société bellevilloise…

Le quartier du Bas-Belleville, totalement insalubre, à la Eugène Sue ou à la Zola, commença à être muré dès 1966 et reconstruit seulement en 1973-75 (!) avec des immeubles modernes. On ne regrettera pas l’habitat ancien…

Bref, tous ces changements, ma pauv’dame, c’est la faute à la bombe atomique et à la télévision… Sans compter les yé-yés…

A lire aussi :

La librairie Le Genre urbain (60 rue de Belleville) est une véritable manne d’ouvrages de ce genre !

Jacques Dutronc (musique), Jacques Lanzmann/Anne Segalen (paroles), Paris s’éveille (1968).

Du coup, le texte de cette chanson pourrait faire l’objet d’un autre Je me souviens. Chiche ?

'Pataphysique Beethoven Ludwig van Bertin Jean Beuve-Méry Hubert Boudard Alphonse Brel Jacques Cheminade Jacques Coluche de Gaulle Charles Diop Cheikh Anta Duneton Claude Dutronc Jacques Ferrat Jean Ferré Léo Freud Sigmund Ghali Driss Houellebecq Michel Huxley Aldous Lapointe Boby Macron Emmanuel Merci Citron Onfray Michel Open Society OTAN Ouaknin Marc-Alain Oulipo Ouvrard Paty Samuel Perec Georges Perret Pierre Pitte Jean-Robert Platon Queneau Raymond Rabelais François Rosten Leo Ruffin François Ruhaud Etienne Saint-Quentin Schott Ben Socrate Szenes Arpad Trenet Charles Urban Traveller Vallès Jules Weil Simone