En l’an 2000… (2/2)

Dans le première rubrique En l’an 2000… (parution du 1er juillet 2022), j’avais évoqué les machines à apprendre. J’aurais pu parler des théories de Burrhus F. Skinner (1904-1990). Ce dernier, chantre du béhaviorisme, voyait l’apprentissage à l’aune des expériences cognitives… sur les rats. Son obsession était de « contrôler le comportement humain ». Pour cela, « il n’est pas excessif de comparer la machine à un précepteur privé » en « utilisant ce feed-back immédiat non seulement pour modeler efficacement son comportement [à l’élève], mais pour le maintenir en vigueur, d’une manière que le profane traduirait en disant que l’on tient l’intérêt de l’élève en éveil ».

Aujourd’hui, le site de l’Enseignement informatique et public (EPI) présente des logiciels éducatifs répondant à ce cahier des charges ! Inquiétant…

[Source : Groupe éducation de Solidarité & Progrès, Face à la dislocation de notre société, Emanciper l’esprit humain, brochure, septembre 2016]

Voici la suite de ce qu’on pensait se réaliser « en l’an 2000 » :

  • « On s’habillera unisex » .

C’est à la fois vrai et faux. De nos jours, hommes comme femmes s’habillent en jean/ T-shirt, uniforme globalisé que tout le monde porte parce que les autres en portent.* On s’habille aussi en uni-âge, les femmes voulant ressembler à leur fille, et les hommes à leur fils (barbe de trois jours, T-shirt à message, machins aux pieds en plastique siglés Nike et trottinette – comme pour enfant de quatre ans…). Notons qu’il s’agit d’un unisexe… genré, car la mode (surtout le streetwear) impose le look Barbie pour les unes et bad boy pour les autres ! En tous cas, il ne s’agit pas de l’unisexe des séries SF des années 70 avec les combinaisons Courrèges. Il ne s’agit pas non plus de vêtements interchangeables, les deux sexes n’ayant pas les mêmes morphologies…

*L’auteur de ces lignes, qui déteste le mainstream et la dictature de la majorité, n’en porte pas.

  • « On fera ses courses en restant chez soi ».

On y est, malheureusement ! Le Corbusier avait imaginé qu’on commanderait par téléphone et qu’un système de tapis roulant nous délivrerait les courses. C’était compter sans l’internet, et sans l’intervention des nouveaux esclaves amazoniens ou ubériens, comportement aggravé par la crise sanitaire. Du temps de la préhistoire des courses à domicile, une fois que mamie avait fait son choix grâce au catalogue Maximo ou Thiriet, le camion passait livrer le surlendemain. Aujourd’hui, un opérateur comme getir livre « en moins de 10 mn ». Envie d’un paquet de chips à trois heures du matin, comme un gros bébé ? Un migrant sans papiers risque sa vie dans la circulation pour satisfaire votre caprice…

  • « La pilule en vente dans les Monoprix » (Antoine).

« La pilule en vente
dans les Monoprix. »

Antoine

Sacré Antoine ! Heureusement, les pilules contraceptives ne sont pas des bonbons, sont délivrées sur prescription médicale et en vente dans les pharmacies (qui en l’an 2000 seront des drugstores, c’est bien connu !). Malgré cela, il y a eu de gros dégâts avec la pilule de première voire de deuxième génération, notamment des cancers. Par définition, la pilule contraceptive est un perturbateur endocrinien et n’est pas anodine. Ces derniers, qui peuvent être aussi des additifs alimentaires ou cosmétiques, se retrouvent via les urines dans l’environnement et l’eau du robinet, et joueraient un rôle dans la baisse de la fertilité masculine…

Antoine et les Problèmes, Les élucubrations, 1966. – « Les Problèmes » ! Une appellation punk avant l’heure !

  • « On aura éradiqué les épidémies ».

Oui, tu l’as dit, bouffi ! Avec le HIV, Ebola, le SRAS, la COVID et la variole du singe, sans compter la bonne vieille grippe qui est toujours là ! En vérité, des milliers de types d’agents pathogènes « dorment » dans la biosphère. Ensuite, nos comportements (mondialisation, déforestation, élevage intensif…) nous mettent en contact avec le vivant et déclenchent des zoonoses. Dans les années cinquante, on avait la solution : antibiotiques et vaccins à gogo. Mais on l’a vu : l’excès et l’abus d’antibiotiques atténuent leur effet, et le vaccin* préventif ou curatif n’est pas adapté à toutes sortes d’agents pathogènes, lesquels trouvent souvent la parade en mutant. Heureusement, il y a maintenant les » vaccins 2.0″ à ARN messager. C’est une technique, il y en aura d’autres.

*Faut-il rappeler que le principe de la vaccination n’est pas néfaste, bien au contraire !

  • « On aura des montres-téléphones sur lequel apparaît le visage du correspondant ».

Comme dans la série Cosmos 1999 ! En réalité, ce n’est pas la montre qui fait téléphone, mais l’inverse. Le smartphone (quel vilain mot !) est un terminal informatique à tout faire, muni d’un clavier. Ce dernier, même virtuel, est une contrainte qui empêche de miniaturiser plus l’engin : ce qui fait que les montres connectées existent mais en mode passif (consultation de SMS et de notifications). Quant à la tronche de l’autre sur l’écran, çà existe : c’est Skype. Mais le but des smartphones, c’est le nomadisme, autre contrainte pour les appels en visio, réservés aux PC.

  • « On pourra remplacer toutes les parties du corps ».

C’est en cours. On a aujourd’hui les prothèses osseuses, articulaires, dentaires, optiques, auditives. Egalement les greffes de sang, peau, cornée, mains, visage, foie, rein, foie, poumon, coeur, utérus… Mais pour le reste, cela demandera énormément de recherches pré-cliniques et cliniques, d’autant que les problèmes dus aux rejets n’arrivent toujours pas à être à 100% résolus. Cela se fera donc graduellement sur un siècle ou plus. Seule exception : le cerveau. Le cerveau endommagé dopé par des circuits électroniques, ou bien carrément remplacé par un autre encéphale téléchargé grâce à une clé USB… Désolé, Elon, mais non seulement il faudrait des siècles pour y parvenir techniquement, mais de plus, modéliser numériquement des sentiments et des ressentis est impossible.

  • « On prendra la pilule du bonheur« .

Décidément, les pilules… Des expériences ont été réalisées notamment dans les années cinquante avec le LSD et autres substances…, plus ou moins annoncées par l’agent de renseignement Aldous Huxley dans Le meilleur des Mondes (le soma), et développées par l’Institut Tavistock de Londres et le projet MK Ultra autour de Timothy Leary. Des avatars de ces substances s’appellent LSD, amphés, crack… On l’aura compris, la pilule ou seringue du « bonheur » n’est que celle du plaisir très immédiat… et un moyen de contrôle des populations ! D’autre part, il y a des millions de gens sur terre qui se nourrissent d’antidépresseurs (les Français en tête !). Sont-ils heureux pour autant ?

  • « On fera ses courses au drugstore ».

En réalité, aucun français n’est fichu de savoir exactement ce qu’est un drugstore. Concept étasunien et canadien (avec quelques différences entre ces deux pays), ou japonais (les konbini),le drugstore est avant tout une supérette ouverte jusqu’à minuit, ce qui n’a rien d’extraordinaire. On y vend de surcroît des cigarettes (le bureau de tabac est une exception française), des journaux, de la papeterie courante et de la parapharmacie (ce qui est délivré ou non sur ordonnance diffère des deux côtés de l’Atlantique). C’est ce dernier point – « acheter des médicaments chez l’épicier » – qui a créé chez les Européens le fantasme du drugstore. Et puis, « çà fait américain ». A tel point qu’en 1958, Marcel Bleustein-Blanchet (Publicis) avait lancé à Paris les « Drugstores » Champs-Elysées puis Matignon et St-Germain. Cosmétiques, journaux, gadgets et restaurant, bien loin des réalités américaines. Il n’en reste plus qu’un seul, en haut des Champs-Elysées, devenu un lieu de luxe pour touristes fortunés. La France de l’an 2000 est donc loin de faire ses courses au drugstore.

  • « On fabriquera des bébés en laboratoire ».

A vrai dire, depuis des années, on est en train d’explorer des modes de conception atypiques (insémination artificielle, fécondation in vitro, grossesse pour autrui) mais les bébés sortent encore de « l’origine du monde ». Pour les faire « en laboratoire », il faudrait créer un utérus artificiel extra-corporel, ce qui pourrait être possible dans plusieurs décennies. Mais pas d’eugénisme ! Il faut réserver ces pratiques pour une impossibilité de procréer naturellement.

L’Origine du Monde ?

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Parlez dans l’Hygiaphone !

Spécial 1er mai !

Pourrissement ?

J’ai retrouvé cette petite pépite de 1985. Il s’agit de l’un des poèmes les plus connus de Joby Bernabé, poète martiniquais né en 1945 :

Joby Bernabé, La logique du pourrissement, 1985.

Mort de Harry Belafonte : un partisan de première heure du Mouvement des droits civiques de Martin Luther King, et un militant pour la paix. Kennedy le nomma comme consultant dans les Peace Corps, dont les volontaires travaillaient de concert avec des gouvernements, des écoles, et des entrepreneurs sur des sujets comme l’éducation, la santé, l’agriculture dans les pays en développement. Un autre artiste fut plus engagé encore : Paul Robeson (1898-1976), authentique militant communiste, et tête de turc du maccarthysme.

On peut penser ce qu’on veut de la fonction publique (FP) : inertie, corporatisme syndical, agents planqués, manque de motivation derrière le guichet, déconnexion du monde économique, népotisme… Ce sont souvent des réalités qui ne doivent plus être. Mais ces constats sont utilisés par les élites euro-libérales pour dégraisser le « mammouth » public et le mettre au pas du secteur privé, sans se soucier de la raison pour laquelle une FP existe. Je n’ai qu’une insulte à leur adresse : « comptables ! » Et au guichet, vous êtes priés de parler dans l’Hygiaphone !

Les élites ont donc mis la FP à l’aune du privé via des critères de management, un mot même pas français. Oh, pardon nous sommes une start-up nation ! Voici donc un florilège de novlangue orwellienne due à cette nouvelle orientation, cette nouvelle politique, euh… gouvernance, qui déterminera l’efficacité… euh, l’efficience de la FP .

[Sur le management, lire : Johann Chapoutot, Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui, nrf essais, Gallimard, 2020 : tout sur les inventeurs du management moderne, Herbert Backe ou Reinhard Höhn, des « rationalisateurs de la performance » du IIIème Reich, reconvertis après-guerre en gourous du management… – Dans un autre registre : Jean-Bill Duval, Karim Duval, Petit précis de culture bullshit, Le Robert, 2023.]

Il n’y a plus donc d’administrations, de services, d’établissements ni de prestataires*. Il n’y a plus que des opérateurs, voire des acteurs ! Hollywood devant la machine à café ! Ces opérateurs, dont on détermine le périmètre, sont sous la tutelle d’autres opérateurs… ou plutôt ils ont ces derniers comme niveau de portage.

*On a introduit des prestataires, puisqu’on a désormais dénié aux fonctionnaires le droit de planter un simple clou…

Le niveau de portage du sac de la vieille dame…

Les fonctionnaires sont groupés par corps de métiers, c’est-à-dire par corps (tout court). Bon, il y a mieux que « corps », lesquels devraient d’ailleurs être redéfinis et actualisés, mais on emploie aujourd’hui le néologisme filière métiers, anglicisme tête-à-claque qui consiste à juxtaposer deux substantifs sans préposition entre les deux. Le personnel est remplacé par les personnels, autre anglicisme, et la direction du personnel remplacée par la direction RH, laquelle s’appelle ainsi car l’humain n’est plus pris en cause. Les postes déterminent les effectifs… mais çà, c’était avant. Depuis la LOLF, nouvelle comptabilité publique depuis 2001*, on compte les agents en EPTP (équivalents temps plein travaillés). L’inhumain, encore…

*Cette nouvelle comptabilité alloue désormais les « enveloppes » en fonction d’objectifs, ce qui est une bonne chose. Mais ceux-ci ne sont pas qualitatifs : ce sont des objectifs de performance

Comment tout cela marche ? Grâce aux moyens humains (?), financiers et juridiques alloués aux opérateurs de la FP. Pardon : grâce à la boîte à outils. Exemple : la boîte à outils RH. Et ce qu’on appelait autrefois « services généraux », s’appelle maintenant fonctions « transversales », par opposition aux fonctions « sectorielles ». Toutefois, on emploie là encore cet anglicisme de fonctions support ! A propos de moyens juridiques, on ne parle plus d’application d’un texte du général au particulier, mais de déclinaison ou de transcription.

Alors on ne dirige plus, mais on pilote. On ne décide plus mais on rend des arbitrages. Et ensuite on finalise, et on attend que ce soit décidé, pardon, acté. Si les choses changent, on ne parlera plus d’hypothèses (d’évolution, de décision) mais de scénarios (Hollywood, encore !) qu’il faudra valider.

On ne dirige plus mais on pilote.

Donc les fonctionnaires fonctionnent, et leur travail est cadré par des notes et des mémos, maintenant des modes opératoires et des consignes opérationnelles, qu’il faudra incrémenter (moi, je les excrémente !)… Celles-ci décriront les modalités des missions qui impacteront le service. Lesquelles missions, de plus en plus, ont été façonnées par des consultants issus de « cabinets de conseil » (Mc Kinsey, Deloitte, KPMG, etc) et dont le but est « d’enjamber » les fonctionnaires.

Voilà l’idéologie des nouveaux n+1, n+2, n+3, etc. Oui : les brasseurs de vent qui « bullshitent » beaucoup, ceux-là même qui ont voté Macron, et qui aujourd’hui, tandis que leurs subordonnés de catégorie C viennent au travail en RER et métro, se la pètent en arrivant le matin avec leur vélo électrique, et se gargarisent de mots tels que « développement durable » et « diversité », tandis que 1. leurs batteries de vélo exploitent les Congolais dans les mines de cobalt et que 2. leur « diversité » exclut les banlieusards et les agents de plus de 60 ans.

Sans faire du Bourdieu à deux balles, je pense qu’il y a des coups de pied au niveau du cul qui se perdent.

Curieusement, les agents ne sont pas encore des collaborateurs, comme dans le privé. En tout cas, les fossoyeurs de la fonction publique, ainsi que la nouvelle génération de chefs de service technocrates carriéristes, collaborent bien, eux !

Il fut une époque où on en a fusillé pour moins que çà.

Une réponse à « Parlez dans l’Hygiaphone ! »

  1. Avatar de rions mes frères.
    rions mes frères.

    Dans le même ordre de « bullshitting  » il y a le film « les 2 Alfred » avec les excellents frères Podalydès, où il est question d’un poste de « consulting process » à pourvoir dans une start up. Va comprendre !

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