Mitterrand ou les oubliettes de l’Histoire

Au moment où l’on célèbre les quarante ans du 10 mai 1981, le hasard m’a fait découvrir ce livre de Michel Onfray : Vies parallèles – De Gaulle & Mitterrand (Robert Laffont, 2020). Un ouvrage rafraîchissant et délicieusement méchant, et qui montre deux visions de la France, de l’Etat et de ce qu’est un dirigeant : l’une légitimement grande (de Gaulle), l’autre petite (Mitterrand). L’un a mis son ambition au service de la France, l’autre la France au service de son ambition.

J’entends déjà certains dire : « oui, mais Onfray est populiste » : « populiste », mot utilisé par les élites et leurs idiots utiles pour désigner ceux qui ne pensent pas comme eux !

Michel Onfray n’est pas exempt de défauts, dénonce mieux qu’il ne propose, et sa revue Front populaire n’est pas terrible. Néanmoins, voici ce qu’il répond, interrogé par Natacha Polony dans Marianne du 13 décembre 2019 : « […] éduquer, c’est fabriquer des citoyens libres, autonomes, intelligents, indépendants, disposant d’un esprit critique et que l’Etat maastrichtien dans lequel nous vivons depuis 1992 déteste ce genre d’énergumène, puisqu’il veut des crétins incultes qui consomment,[…] débitent le catéchisme du politiquement correct et mange volontiers la nourriture de Macron et du patronat pourvu qu’elle lui soit servie par Greta Thunberg dans une assiette écoresponsable en maïs recyclé. » Polony lui demande à quoi il résiste : « Résistance à la dictature de l’Etat maastrichtien, résistance à l’islamo-fascisme, résistance au gauchisme culturel venu des campus américains, résistance au libéralisme politique,[…] résistance à l’illettrisme généralisé, résistance aux Gafam, résistance aux fascismes qui viennent, en un mot : résistance au nihilisme… »

Charles de Gaulle vs. « Francisque » Mitterrand, donc.

L’un, maurrassien mais anti-dreyfusard, travaillera beaucoup sur l’Histoire et deviendra antifasciste et anticolonialiste. Le second, antisémite, restera jusqu’au bout l’ami de René Bousquet, Jean-Paul Martin, Jean Delage, Yves Cazeaux, Pierre Saury (des collaborateurs notoires) et contribuera, par des tactiques médiatico-électorales, à la montée en puissance du FN.

L’un libère la France. L’autre est un vichysso-résistant (à quand les judéo-nazis ?) : francisque et résistance de la dernière heure.

La fameuse Francisque.

L’autre, ministre de l’Intérieur puis de la Justice de 1954 à 1957 soutient l’Algérie française, envoie les contingents et fait torturer et guillotiner les pro-FLN. L’un, arrivé en 1958, va recoller les morceaux en vue de l’Indépendance.

L’un met fin pacifiquement en 1958 à une longue crise institutionnelle. L’autre voit en chaque défaite personnelle un coup d’Etat.

L’un respecte la Constitution qu’il a fait mettre en place : il s’en va quand il est désavoué. L’autre, désavoué, se maintient dans une cohabitation.

L’un s’oppose aux puissances d’argent et à l’Europe supranationale, l’autre adhère au projet impérial anglo-saxon de Jean Monnet puis au traité de Maastricht.

Jean Monnet, né à Cognac, près de Jarnac. L’occupation historique des Charentes par les Anglais a-t-elle joué un rôle dans l’appétence de Monnet et de Mitterrand pour une soumission anglo-saxonne ?

L’un met la culture au service du peuple grâce à André Malraux (même si ce dernier était un peu siphonné…), l’autre lui sert l’idéologie de la « fête » grâce à Jack Lang et Jean-Paul Goude.

L’un veut des obsèques dans l’intimité familiale, sans pompe, sans oraison ni cérémonie. Une simple tombe. Aucune distinction ni décoration ni citation. L’autre avait songé à un mausolée sur la colline de Bibracte !

L’un fait l’Histoire, l’autre consulte l’astrologue Elisabeth Teissier.

Ce livre aura également le mérite de clouer le bec aux petites musiques qu’on entend trop souvent : « de Gaulle, oui, mais c’était un dictateur en puissance » (affirmation issue des milieux vichystes à Londres et à Washington et qui a perduré : Daniel Cordier lui-même tombera dans le piège bien plus tard) ; « de Gaulle, oui, mais les horreurs de la guerre d’Algérie, c’était lui » (comme on l’a vu, c’était Mitterrand) ; « de Gaulle, oui, mais il a trahi les Pieds-noirs » (les médias, dont Le Monde de l’ancien collaborateur Hubert Beuve-Méry, se sont empressés de sortir le « je vous ai compris » de son contexte)…

C’est même toutes les élites françaises qui, dans leur ensemble, reçoivent une vaste gifle sous la plume d’Onfray. Ce livre est un anti-manuel* d’Histoire française contemporaine !

Je ne crois pas que l’auteur y voyait, avant sa rédaction (car il y pensait depuis plusieurs années), une allusion à un autre Rastignac petit-bourgeois arriviste jésuitique : Emmanuel Macron. Onfray n’en parle pas, mais nous a de facto fourni l’aune à laquelle mesurer Manu-tête-à-claques.

*Que l’on ne pourra malheureusement pas consulter, faute d’index…

Prochaine parution le 1er juin.

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Dekoikonparle ? (3)

Nous reprenons notre parution quinzomadaire. Prochain numéro le 15 mai.

Les « DOM-TOM »

J’évoquais dans le dernier numéro (Ma bibliothèque amoureuse #6 https://champouin.blog/2021/04/22/ma-bibliotheque-amoureuse-6-infini/) des ouvrages à vocation géographique illustrés par des cartes. Bingo ! Vient de paraître un hors-série du Point: La France et sa géographie, dans lequel il y a… des cartes ainsi qu’un entretien avec Jean-Robert Pitte (dont je ne savais pas qu’il était président de la Société de géographie), déjà évoqué. Se trouve pp.60 et 61 un point sur la France d’outremer, qui peut servir à illustrer le sujet d’aujourd’hui : çà tombe bien !

Un homme politique des ma connaissance (quoi ? marcjoly connaît un homme politique ? Séki ? Séki ?) s’évertuait il y a quelques années encore à parler des « DOM-TOM », alors que le concept n’existait administrativement plus. Il a heureusement depuis rectifié le tir en parlant de l’Outre-mer, et même des outre-mers, selon ce pluriel tendance : les publics, les personnels, les contenus, les quartiers, les territoires, les mobilités et « les possibles » dont, d’après les plumes de Macron, il nous faut bien entendu « réinventer le champ ».

Il y a beaucoup de fantasmes, d’ignorance et d’idées reçues à propos des « DOM-TOM ». « Ah, vous êtes des DOM-TOM ? » ne veut rien dire ! C’est comme demander : « Vous êtes d’Auvergne – Rhône-Alpes ? ». En parler, toujours. Les situer sur la carte, jamais. Le dessin en bannière de titre en est un peu la représentation convenue d’îles forcément « paradisiaques » et de cocotiers que les Hexagonaux veulent d’ailleurs absolument appeler « palmiers ».

Sixième continent : Reggae Dom-Tom (1984 ?)

Plutôt que de faire un cours détaillé sur les divers statuts administratifs des régions concernées, nous allons élaguer les idées reçues, et je vous invite à consulter le hors-série du Point susmentionné, ou bien à télécharger ou consulter la carte ci-dessous :

A noter, a contrario, que la France métropolitaine se définit par l’ensemble des territoires français situés en Europe. Ainsi, la Corse ou l’île de Sein ne font pas partie de l’Outre-mer.

« Traîner une île avec soi… »

Helena Noguerra
  • « Tout çà, c’est des îles… »

VRAI, à une exception près : la Guyane, qui est un morceau de continent sud-américain. Pour pousser le bouchon un peu loin, on pourrait aussi citer la tranche fine de ce gâteau qu’est le continent antarctique, et qui nous revient : la Terre-Adélie. Pour revenir aux îles, certaines sont d’un seul tenant comme la Martinique, d’autres des archipels comme la Polynésie française.

  • « Tout çà, c’est dans l’hémisphère sud… »

VRAI et FAUX. Lors de l’enterrement de mon grand-père, en plein mois de janvier et sous la neige, un vague cousin, croyant que je vivais encore en Martinique, m’a dit : « Si je comprends bien, chez toi c’est l’été, vu que c’est l’hémisphère sud » (bon, c’est toute l’année l’été, mais ce n’est pas çà qu’il voulait dire). Or, ne sont dans l’hémisphère nord que nos dépendances situées proches du (ou sur le) continent américain : St-Pierre-et-Miquelon (évidemment), Guadeloupe, St-Barthélémy, St-Martin, Martinique, Guyane.

  • « Tout çà, c’est dans le Pacifique… »

VRAI et FAUX. C’est bien connu, les « DOM-TOM », c’est l’archipel de Toutouasamémé, les vahinés et aloha ! Cette vision polynésienne et Pacifique, c’est géographiquement la Polynésie française et Wallis-et-Futuna. La Nouvelle-Calédonie est également dans le Pacifique. Mais la France a aussi des dépendances dans l’océan Indien (Réunion, Mayotte), ainsi que quelques îles non peuplées appartenant aux TAAF (Terres australes et antarctiques françaises et îles éparses). Quant à l’Atlantique : cf. le paragraphe précédent.

« Wallis et Futuna : 96, 2% »
  • Alors, les DOM, les TOM, c’est quoi ?

Les situations administratives ont beaucoup évolué, mais « au jour d’aujourd’hui », les TOM n’existent plus, les DOM sont devenus des DROM (départements-régions d’outremer) : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte. La Nouvelle-Calédonie dispose d’un statut sui generis. Tout le reste est COM (collectivité d’outremer). Il y a une gradation vers l’autonomie : DROM >COM > Nouvelle-Calédonie. Je ne rentre pas dans le détail. Les TAAF, peuplées par scientifiques, militaires et pingouins, ont un statut à part. A noter que les îles minuscules que sont Saint-Martin et Saint-Barthélémy, qui étaient auparavant des communes de la Guadeloupe, sont devenus chacune une COM, pour des raisons fiscales et bancaires. Il n’y a pas de quoi être fier…

Et maintenant c’est encore plus confus que vous ne le pensiez… Est-ce qu’ils parlent français, utilisent l’euro, reçoivent la télé ? Vivent-ils dans des cases ? Ont-ils un os dans le nez ? Et qu’est-ce qu’ils mangent ? …

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