Mauvaises « translations » ! (1/2)

Nouvelles du front (sans majuscule…) :

Un fidèle lecteur, M. Lallouët, de Jeteux-Plumerai (Orne), donne l’exemple, lui : il a mis l’adresse du site en favoris. Prenez-en de la graine (ah ! ah !).

Quant à l’excellent Etienne Ruhaud (https://pagepaysage.wordpress.com), il publie Animaux, préfacé par Jean Renaud et illustré par Jacques Cauda, sorti le 13 octobre chez Unicité (12 €). Il s’agit d’un autre bestiaire fantastique, onze ans après Petites Fables. Vous pouvez le commander en librairie, sur le site d’Unicité, de la Fnac ou d’Amazon.

Le français menacé par l’anglais. Est-ce un désastre et la mort annoncée de notre langue ? Ou est-ce une évolution linguistique naturelle ? Seul le fameux cliché du « temps long » saura nous le dire…

Ce qui clair c’est qu’on ne parle plus correctement l’anglais : nous croyons parler la langue de Shakespeare, alors que nous parlons… le jargon de Nicolas Sarkozy croyant parler anglais !

Nous ne savons pas le traduire non plus, et nous tombons dans le piège des faux-amis, des contresens et de la paresse, car il faut réfléchir avant de traduire !

Cette rubrique est donc consacrée aux erreurs les plus courantes, et qui vont malheureusement plus loin que le registre journalistique. Votre serviteur, qui s’est adonné à la traduction dans une vie antérieure, vous en propose quelques unes.

  • Année fiscale – taxes.

Dans les traductions de textes américains, on trouve l’expression « année fiscale ». Y aurait-il des années où l’on paie des impôts, et des années où l’on en paie pas ? En réalité, fiscal year (ou FY) désigne l’année n pour laquelle la prévision des rentrées d’impôts a déterminé le budget de n+1. En bon français, çà s’appelle simplement l’année budgétaire ou l’exercice budgétaire. Les Américains considèrent le moyen (impôts et taxes) quand les Français considèrent le résultat (le budget) ! Sauf que le mot impôts apparaît peu dans les textes traduits de l’anglais, même britannique, car tax désigne aussi bien une contribution sans affectation particulière (impôt, TVA), que celle affectée à une ligne budgétaire précise (produits pétroliers, alcools, vignette automobile…). Sans indication techniques précises, mieux vaut donc traduire taxes par impôts

  • Bannir.

« Le gouvernement veut bannir le glyphosate ». Non ! Il veut l‘interdire. Ou alors le bannir de la liste des pesticides autorisés, ce n’est pas la même chose ! Bannir n’est pas interdire, c’est expulser, proscrire, refouler, mettre au ban de quelque chose. Bannir n’a pas un sens absolu. C’est qu’on traduit mal l’anglais to ban, signifiant interdire . Et bannir se dit to banish

  • Banque de l’Ouest.

Je l’ai vu une fois. Quelque chose comme : « Les investissements ont été alloués en faveur de la Banque de l’Ouest ». L’article parlait des rapports israélo-palestiniens. Bank, en anglais, c’est une banque, mais c’est aussi la rive d’un fleuve. C’est le sens véritable de la station de métro Bank à Londres, même si elle se situe près du quartier des banques… Dans le contexte palestinien (ou israélien, suivant les affinités), the West Bank désigne la rive ouest du Jourdain, c’est-à-dire la Cisjordanie, grosso modo les anciennes Samarie et Judée.

  • Billion.

Si vous lisez quelque part « billions » de dollars (ou d’euros), c’est qu’il s’agit d’un texte mal traduit de l’américain. Un billion, en anglais étasunien, c’est un milliard (1 000 000 000). Billion existe en français, mais il désigne un million de millions (10 puissance 12), et appartient à la série bi-, tri-, quadri-, quinti-, sextillion. Mais au point où planent les transactions financières, çà ne fait plus vraiment de différence…

  • Challenge.

Voilà bien un mot emblématique de notre monde libéral et compétitif ! Challenge, comme beaucoup de mots anglais, vient de l’ancien français chalenge (« débat », « réclamation », « défi ») < latin calumnia (« calomnie », avant extension de sens). Or, voilà, nous sommes en 2020, et un mot existe déjà : c’est justement défi. Seulement, défi fait duel dans le pré, alors que « challenge » fait start-up (pardon : jeune pousse) et BFM TV.

En français dans le texte !
  • Destroyer.

« Oh, c’est bien connu, un destroyer çà doit être une sorte de vaisseau de guerre, comme il y a les avisos, les corvettes, les croiseurs, les cuirassés, les frégates… Enfin, vous savez, moi, j’y connais pas grand-chose… » Voilà qui est dit ! Surtout que les cuirassés, çà n’existe plus : cela signifiait les navires de guerre en métal par opposition à ceux en bois… mais nous sommes là aussi en 2020 et le terme est obsolète ! Quant à destroyer, c’est un destroyer ship, mot-à-mot un « navire pour détruire ». En bon français, çà s’appelle tout simplement un navire (ou vaisseau) de guerre ! Il est vrai qu’au sens strict, il signifie également contre-torpilleur. Mais comme on le voit, il y a un mot français pour le dire !

  • Digital.

Nous voilà au pompon, à l’acmé, à la cerise sur le gâteau de la mauvaise traduction ! A tel point qu’une amie pensait que le mot désignait les objets commandés par effleurement. Cela aurait pu également être vrai, sauf que cela concerne aussi ceux à commande vocale ! Quoique le doigt… En effet a digit, en anglais signifie « chiffre », « numéro », et quoi de plus naturel de compter sur ses doigts : le mot vient de là. La digital technology est celle qui, au lieu d’enregistrer physiquement des informations (par microsillon, bande magnétique, pellicule photo…), les convertit directement en données chiffrées puis les restitue physiquement. Il s’agit donc, en français, de technologie numérique, par opposition à l’ancienne, analogique. A noter que certains se sont débarrassés de « digital », mais n’ont pas fait mieux : c’est la Fnac, dont le département numérique s’appelle maintenant en jargon « Fnac connect » [sic] !

To be continued, heu, à suivre …

Polémique, vérité et opinion

En guise d’apéritif, une contrepèterie en lien avec l’actualité : « Bécaud, je vous présente Magritte ! »

Pas de polémique ! C’est ce qu’on entend souvent. Les gens ont peur de la polémique. Elle est mal perçue en France : on croit qu’être polémique, c’est être intolérant. Parlez donc de (vraie) politique, ou tout simplement de ce qui relève des idées à vos collègues et amis, et vous ferez le vide autour de vous !

C’est que la population a bien été conditionnée, et ceci dès l’école.

En classe de français, il fallait être objectif. Le moindre écart, et le couperet tombait : « c’est connoté ! » Cette matière, faite pour développer l’argumentation et l’imagination, n’allait pas du tout dans ce sens ! D’ailleurs les manuels, dont le Lagarde & Michard, ainsi que les Classiques Larousse, nous obligeaient à penser ce qu’il fallait penser, puisque les fameuses Questions de bas de page de ces livres n’appelaient qu’une seule réponse. L’élève était littéralement soumis à la… question ! Claude Duneton avait très bien soulevé le problème dans Je suis comme une truie qui doute (Seuil, 1976).

Souvenons-nous de ce monument de l’enseignement du français qu’est la dissertation. Première partie : je pense carpe. Deuxième partie : je pense lapin. Et troisième partie : je fais la synthèse de la carpe et du lapin. Cà, c’est fort ! C’est de la prestidigitation ! Du « en même temps » macronien (ou plutôt jésuitique, en référence à ses maîtres). Evidemment, toute opinion n’est pas tranchée, loin de là ! Mais l’exercice est artificiel : pourquoi deux propositions de base ? Pourquoi pas une, ou trois, ou quatre ? Et pourquoi chacune de manière égale ? Unité de temps, de lieu et d’action ? Jardin à la française de la pensée ?

Je soupçonne les bêtes à concours de n’avoir aucune opinion sauf « tout pour ma gueule », ou d’avoir celle de l’idéologie dominante. Et c’est ce qu’on voit dans le monde du travail…

Conséquence de cette pensée unique précoce : le relativisme. Ainsi, il fallait que toutes les cultures se valent, et défense de hiérarchiser celles-ci, même si certaines ont bâti leur système économique sur l’esclavage, ou étaient rythmées par les sacrifices humains ! C’est ainsi qu’aujourd’hui l’on en vient à tolérer dans notre république des cultures (notamment orientales ou méditerranéennes) qui prônent l’infériorité des femmes ou l’antisémitisme.

Et l’on en vient à dire qu’il y a plusieurs vérités ! C’est confondre les opinions, les mentalités ou bien encore les visions du monde, avec la vérité. Sauf que nous ne sommes malheureusement plus en démocratie, mais en dictature de l’opinion, les médias étant le relais des aspirations des élites et l’outil de manipulation des populations, ne serait-ce que par le martèlement en boucle des infos. Vous n’avez jamais remarqué que les « opinions » de la machine à café sont des répétitions de perroquet d’infos qui traînent ?

« Le nucléaire est dangereux », « les Chinois sont des salauds », « çà ne sert à rien d’aller dans l’espace, occupons nous de la Terre d’abord »…

On connaît cette « opinion » : « en Russie, toute la presse est aux mains des oligarques ». Et de fermer les yeux sur la situation française, aux mains des Lagardère, Bolloré, Bouygues, etc. C’est que toute la presse française, hormis L’Humanité et Marianne, est pro-libérale. Eh bien, cela ne suffisait pas : en 2013, naissait un nouveau quotidien « libéral, européen et pro-business ». Son titre : L’Opinion ! Orwell pas mort !

On pourrait alors s’en tenir à la juxtaposition des opinions. C’est ce qu’on a d’ailleurs vu avec la crise sanitaire : 65 millions d’opinions différentes sur le masque, sur les gestes barrières, etc.

Alors ? Pour faire avancer le schmilblick, il faut ce que certains appellent le débat – je dirais, moi, la polémique [cf. la rubrique Ma bibliothèque amoureuse (4/l’infini) de ce blog, concernant les Dialogues de Platon], car les débats, en France, n’en sont jamais. Ne pas parler de politique à table ou en famille, par exemple, devrait être un péché (certains croient parler politique : mais ils s’agit au pire du « café du commerce », au mieux de la répétition perroquet mentionnée plus haut). Evidemment il faut pour cela l’éducation du citoyen à la chose qui s’appelle les idées – l’Education tout court, quoi ! Pas l’éducation nationale…

Ils en ont parlé !

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