Dekoikonparle ? (6)

La Belgique et les Belges

Plus qu’une semaine (jusqu’au 24 septembre) pour visiter l’exposition Rembrandt en eau-forte à l’abbaye de Fontevraud (Maine-et-Loire)*. Non seulement on peut y voir la majorité de ses gravures, mais de plus le traditionnel parcours thématique a été remplacé par un découpage « autour » des techniques et procédés.

*Grâce aux prêts des collections Jacques Glénat (couvent Ste-Cécile, Grenoble), Dutuit (Petit-Palais, Paris) et Frits Lugt (fondation Custodia).

Dans notre parution du 1er juillet (Honteux et confus), j’avais narré que les sketches comiques se raréfiaient à la FNAC, car notre époque ne rit plus. Dans Cà m’intéresse de juillet-août, un article, Pourquoi rit-on moins qu’avant (p. 80-81), reprend cette thématique*. Selon la journaliste Sabrina Moreau, le rire était ce qui était partagé par toutes les classes sociales. Aujourd’hui, la notion de classe n’existe plus, et parmi une population atomisée, on ne s’amuse plus des mêmes choses. Je n’aime guère les revues « d’intellectuels » comme Esprit ou La revue des deux mondes, mais le numéro de cette dernière (juillet-août**), propose un délicieusement méchant Bétisier du wokisme – perles et analyses. Et les auteurs d’affirmer que l’humour et le recul n’est pas le fort des wokistes. Et j’ajouterai : tout comme des puritains et des dictateurs…

*…comme disent les sociologues. Avant eux, il y avait simplement des thèmes ou des sujets…

**Désolé, nous sommes en septembre et les parutions précitées ne sont sans doute plus disponibles…

LA LISTE PEREC DU JOUR :

"[...] dans une coupe de verre, des modèles de cristallographie, pièces de bois minutieusement taillées reproduisant quelques formes holoèdres et hémièdres des systèmes cristallins : le prisme droit à base hexagonale, le prisme oblique à base rhombe, le cube épointé, le cubo-octaèdre, le cubo-dodécaèdre, le dodécaèdre rhomboïdal, le prisme hexagonal pyramide."

Si la Belgique n’existait pas, il faudrait l’inventer. Un pays artificiel, qui historiquement chevauche deux peuples : Germains et Gaulois, deux systèmes : Saint-Empire et outre – Saint-Empire, deux langues : Flamands et Wallons. La Belgique n’est pas par hasard la patrie du surréalisme !

Voyons tout çà sous la forme de miscellanées :

  • Accent :

« L’accent belge ». Il s’agit en fait de l’accent bruxellois. De même pour les « une fois », « sais-tu ? », qui appartiennent au parler bruxellois – l’équivalent de celui des titis parisiens ou des cockneys londoniens – et qui sert à marquer la zwanze, c’est-à-dire la gouaille de l’endroit. Mais très peu de personnes à Bruxelles parlent encore comme çà. Il y a des accents différents à Mons, Namur ou Liège.

  • Congo :

Savez-vous pourquoi en République démocratique du Congo (ex-Zaïre, ex-Congo belge), au Rwanda et au Burundi (ex – Ruanda-Urundi), anciennes colonies belges, n’a-t-on jamais parlé flamand ? Le flamand ne fut retenu en Belgique métropolitaine que depuis 1932, mais cet argument ne tient même pas : ces colonies n’étaient pas des dépendances du royaume de Belgique, mais la propriété personnelle du roi Léopold ! Or la famille royale de Belgique a toujours été francophone. On ne verrait pas çà au Congo suisse !

  • Frites :

Le visuel présenté en bannière de titre fait un peu cliché, mais les frites – à la graisse de saindoux avec leur petites sauces mayo, blanche, pili-pili, ketchup, samouraï – sont réellement un élément important de la culture belge – témoins les officines à enseigne wallonne « FRITERIE » ou flamande « FRITUUR », dont l’appellation est de plus en plus usurpée par de simples kébabs. A ce sujet, il est cocasse que les deux points culminants de la Belgique (651 m) s’appellent Barraque-Saint-Michel et Barraque-de-Fraiture (et non pas…) !

  • GSM :

On ne dit pas, en Belgique, « (téléphone) portable », mais GSM, d’après la norme de seconde génération pour la téléphonie mobile (Global System for Mobile Communications). De même les Américains ont un cell(phone), et les québecois un cellulaire (les portables européens sont satellitaires, autre mode de réception). Les Suisses utilisent un Natel (Nationales Autotelefonnetz) qui signifie « Réseau téléphonique automobile national » car les premiers téléphones mobiles étaient dans les voitures ! Les Italiens se servent d’un telefonino (un « téléphonet »), et les allemands un Handy, car, comme disait Coluche à propos du schmilblick : « il tient dans la main, il tient dans la main »

  • Langues :

« Oui, je sais, il y a deux langues, c’est pour çà qu’il y a deux provinces : la Wallonie et la Flandre.

-Ce serait trop simple ! D’abord, il n’y a pas de provinces, mais des régions.

-Tu joues sur les mots !

Tu vas voir. Cite-moi des exemples de pays européens fédéraux.

-Ben… L’Allemagne, la Suisse et je crois qu’il y a l’Autriche.

-Tu as oublié la Belgique !

-…

-C’est un Etat fédéral depuis 1993, composé non pas de deux, mais trois régions : tu as oublié la région bruxelloise.

[Soupir] Bon d’accord… Mais liées aux deux langues, vu que Bruxelles est bilingue.

-Faux : il y a trois langues : les habitants des cantons d’Eupen et de Malmédy, même s’ils parlent le français au quotidien, sont officiellement germanophones. Donc, en comptant le bilinguisme de Bruxelles, il y a quatre régions linguistiques, indépendantes des trois régions de tout à l’heure et que l’on appelle communautés. Régions et communautés ont chacune leur domaine de compétence.

-C’est pas simple, ton affaire ! Mais on s’en est sortis !

-Simple ? Il y a donc le Gouvernement fédéral, le Gouvernement flamand, le Gouvernement wallon, le Gouvernement germanophone et le Gouvernement de la Région Bruxelles-capitale (ne pas confondre avec le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Et donc pour chaque compétence (santé, culture, etc.), il y a six ministres ! Tu penses bien qu’un tel système n’est pas vraiment viable. Francophones qui pour raisons professionnelles s’installent en communauté néerlandophone – et vice-versa, modification dans le temps de la typologie linguistique… C’est pour cela que les Belges ont inventé en terminologie courante les communes à facilité*, et en terminologie officielle régime spécial en vue de la protection des minorités (35 communes en tout) ! Exemple : Mouscron, francophone par son voisinage avec Tourcoing, enclavée en région de Flandre et commune du Hainaut (région de Wallonie), mais « cernée » par les néerlandophones.

*Appelées avant 1962 « communes égarées » !

Les couleurs indiquent les facilités administratives et/ou d’enseignement et/ou judiciaires…

-En tous cas, tout cela doit bien faire rire les Suisses… »

Pour un Français, un francophone
est un étranger parlant français.

Alain REY

Il peuvent rire, en effet : la crise institutionnelle de 2010, sur fond de tensions identitaires et linguistiques, s’est achevée par l’élection d’un Premier ministre dont on nous a spécifié qu’il serait flamand. Il s’appelait (roulement de tambour)… Yves Leterme* ! Un ministre à facilité ? S’il n’y avait pas ces tensions, on ne ferait même pas la remarque… Prenons le sujet par l’autre bout : la mixité croate/serbe, ou bien russe/ukrainienne ne posait aucun problème, jusqu’à ce que çà dégénère…

*Cà nous surprend ? Comme l’écrit Alain Rey : pour un Anglais ou un Américain, un anglophone est quelqu’un parlant anglais, mais pour un Français, un francophone est un étranger parlant français !

  • Panneaux routiers :

Parlons du fait, en Belgique, de ne pas traduire les toponymes dans la langue de la région où ils se situent (par ex. en français pour un nom de lieu wallon, selon la norme internationale), mais dans la langue du lieu où se trouve le panneau routier. C’est ainsi que fleurissent en Flandre des LUIK* et des RIJSEL. Il faut deviner qu’il s’agit de Liège et de Lille !

*Ce n’est pas un cri de cochon (luiiik !)

Exercice : où sommes-nous ? – spécial dédicace Karambolages. Nous sommes sur le Ring Brussel, c’est-à-dire le périphérique de Bruxelles. Les noms wallons sont transcrits en flamand, donc nous sommes dans la partie néerlandophone de la région bruxelloise. Bergen, c’est Mons. Namen, c’est Namur. Leuven, c’est Louvain. Mais curieusement Charleroi ne se traduit pas. On ne dit pas « Karelkoning » !

Il y a bien d’autres bizarreries outre-Quiévrain*. Evoquons les appellations septante et nonante, d’ailleurs beaucoup plus logiques que nos « soixante-dix » et « quatre-vingt-dix » : tout n’est pas absurde en Belgique !

*Le Quiévrain est un affluent de l’Escaut dont une partie sert de frontière. Il sépare en deux une commune appelée Quiévrain en Belgique et Quiévrechain en France.

Dernière minute : l’autre jour, à Ostende, j’ai discuté à une terrasse avec un couple de touristes wallons qui étaient rattachistes, c’est-à-dire partisans du rattachement de la Wallonie à la France (il existe un parti pour cela : le RWF – Rassemblement Wallonie France) !

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Mon Saint-Quentin (2)

Ville d’Art et d’Histoire

La fin de l’ère coloniale s’annonce enfin. L’actualité a montré que la révolte des pays africains est liée aux bruits de bottes otanesques (lire le numéro précédent : Cours camarade !) ? Les Américains ont poussé les va-t-en guerre de Paris et la Cédéao à « intervenir » au Niger (riche en uranium…). Une intervention russe en Ukraine, c’est caca. Une intervention au Niger, c’est bien… En tous cas, pour la première fois, les BRICS sont devenus plus puissants économiquement que le G7 ! Du 22 au 24 août s’est également tenu le sommet des BRICS à Johannesburg dans lequel le lèche-cul de l’Otan Emmanuel Macron na pas été invité. Onze nouvelles nations y ont adhéré et il a été question de nouveaux mécanismes de paiement non libellés en dollars entre ces pays. Courage à Dilma Rousseff à la tête de la nouvelle Banque de développement international, dévouée à la dédollarisation. Occident-casino, ou bien Sud en plein croissance grâce aux BRICS ? La lutte continue !

Une nouvelle rubrique qui accompagnera le début de chaque parution : il s’agit bien évidemment de listes… lesquelles parsèment La Vie mode d’emploi* de Georges Perec (Hachette, 1978). Ce sera en quelque sorte la liste du jour. Voici la « liste Perec » d’aujourd’hui :

*J’écrirai quelque chose là-dessus – voire un pastiche ?

"Il le trouvait assis à sa table en train de regarder les étiquettes d'hôtel que Smautf avait ajoutées pour lui à chacun de ses envois d'aquarelle : Hôtel Hilo Honolulu, Villa Carmona Granada, Hôtel Theba Algésiras, Hôtel Peninsula Gibraltar, Hôtel Nazareth Galilée, Hôtel Cosmo Londres, Paquebot Ile-de-France, Hôtel Régis, Hôtel Canada Mexico DF, Hôtel Astor New-York, Town House Los Angeles, Paquebot Pennsylvania, Hôtel Mirador Acapulco, la Compania Mejicana de Aviacion, etc."
« Ceci dit, on s’est pas posé : on est resté dans l’avion ».

Bonne rentrée, et je ne sais pas où vous avez passé vos vacances. Honolulu, Acapulco ou bien Saint-Quentin ?

C’est le deuxième volet* de cette rubrique consacrée à Saint-Quentin, ma « ville-doudou ». Avant d’en venir au fait, il s’agira comprendre qu’il y a eu « grandeur et décadence » de cette ville. Il faut donc en tracer l’histoire.

*Le premier était consacré à l’Art déco pour exploiter le grand nombre de photos que j’ai prises dans ce domaine.

Les Saint-Quentinois savent que leur ville se situe dans le Vermandois. Tout part d’un oppidum gaulois : Viromanduorum. Les Romains s’y installent, et quelques années plus tard, l’abandonnent pour préférer une autre colline* ** plus à l’ouest, qu’ils appelleront Augusta Viromanduorum, qui se situera (cardo) sur l’axe Bagiacum (Bavay)-Lugdunum, et sur celui (decumanus) Samarobriva (Amiens)-Aquis (Aix-la-Chapelle). Quant à la Somme, elle ne fut pas navigable avant sa canalisation au 19ème siècle.

*Scénario courant peu après la colonisation romaine (cf. Bibracte remplacée par Autun).

**…dont le point culminant est le toit de la basilique. De là, par beau temps, j’ai pu apercevoir un autre édifice religieux : la cathédrale de Laon (40 km) !

Selon la légende, la tête du martyr Quintinus décapité (à Amiens, pourtant) fut retrouvé sous le temple païen. Une église dédiée à St-Quentin fut alors édifiée, ancêtre de la basilique actuelle dont il est le moment de parler : la construction de cet édifice gothique, plus vaste que les cathédrales de Soissons ou Noyon, commence au début du 13ème siècle sur les vestiges des églises primitives. L’essentiel est achevé à la fin du 15ème siècle (la façade date de la Renaissance). Les deux premiers étages de la tour porche sont antérieurs au reste de l’édifice, on les date de 1195. Quant aux parties supérieures, elles ont été refaites en style classique après l’incendie de 1669. Fortement endommagée par les bombardements de 1917, la reconstruction de cette collégiale royale, élevée au rang de basilique en 1876, s’étala de 1919 à 1956 ! La charpente fut refaite en béton comme à Ypres ou Reims. C’est seulement en 1975 que fut érigée la flèche au-dessus de la croisée, ce qui valut aux Saint-Quentinois de surnommer leur basilique « le casque à pointe » ! J’ai toujours connu ce monument avec sa tour-porche du 12ème siècle, hélas remplacée récemment par un élément architectural évoquant la contre-Réforme…

Quelle horreur ! Comme à Cambrai !

A noter aussi que c’est la seule église, avec Bayeux et Chartres, à avoir conservé son labyrinthe…

Sans oublier mon coup-de-coeur, cette notation musicale découverte récemment !

Dès le haut Moyen-Age, l’ancienne voie romaine nord-sud devint la route des foires, reliant la Flandre à la Champagne, et la ville se développe rapidement. Une charte communale lui est favorable. A l’emplacement de l’actuelle Grand-Place, une importante foire annuelle s’y tient. Aujourd’hui encore, l’hypercentre de Saint-Quentin est entièrement bâti sur des caves, celles-là mêmes qui ont entreposé textiles (« drap »), grains et vins de Champagne qui ont fait l’objet du commerce médiéval.

Enjeu stratégique de premier ordre, Saint-Quentin subit les guerres « de Cent-Ans » et puis, au 15ème siècle, fut disputée au roi de France par les ducs de Bourgogne. Mais la foire perd de son importance, et la ville est frappée plusieurs fois par la peste. En 1447 (mort de Charles le Téméraire…), elle redevient française. En 1509 fut achevé un édifice qui vous est peut-être familier, et est sans doute la seule référence que vous avez de Saint-Quentin. Eh, boomers, vous vous souvenez des billets de 5o francs ? Ce type avec une faluche sur la tête ? C’est Maurice-Quentin [évidemment] de La Tour, le pastelliste du 18ème siècle, enfant du pays. Mais derrière lui on voit un bâtiment plus ancien : l’Hôtel de ville.

En style gothique flamboyant (1509), il est dû à l’architecte Collard Noël. Sa façade se termine par trois pignons (influence de l’architecture flamande). Les arcades sont ornées de 173 sculptures dont certaines sont loufoques ou irrévérencieuses :

Son carillon, installé dans un campanile néogothique, est doté de 37 cloches. L’Hôtel de ville est le bâtiment emblématique de Saint-Quentin. J’y habitais (à St-Q., pas à l’Hôtel de ville !) à l’époque du billet de 50 balles !

En 1557, surgit un événement gravé dans l’histoire collective des Saint-Quentinois : un siège héroïque face aux troupes espagnoles de l’impérialiste réactionnaire Philippe II se termine par une terrible défaite des forces françaises et le pillage de la ville, malgré la résistance menée par Gaspard de Coligny. Saint-Quentin est restituée à la France en 1559.

Au siècle suivant, grâce aux filatures de lin, Saint-Quentin retrouve sa prospérité. Celles-ci perdureront jusqu’au milieu du 20ème siècle. Au 19ème siècle, elle connaît un grand développement en devenant une ville industrielle prospère, grâce à des entrepreneurs sans cesse à l’affût des nouveautés techniques. Les mouvements ouvriers y sont très combatifs. Les productions sont diversifiées, mais la construction mécanique et surtout le textile l’emportent : les « articles de Saint-Quentin » sont alors bien connus.

Revanche de 1557 : le 8 octobre 1870,les Prussiens ne peuvent pas s’emparer de la ville grâce à la résistance de ses habitants. Le siège fut tout de même brisé le 19 janvier 1871.

La Grand-Place entre 1871 et 1914, avec en son centre le monument commémoratif du 8 octobre.

La Belle Epoque fut une période faste pour Saint-Quentin, vite brisée par la première Guerre mondiale : 70 % des immeubles (dont la basilique) sont endommagés. Dans les années 1920, la reconstruction donna au centre-ville la physionomie qu’on lui connaît aujourd’hui. Plus de 3000 immeubles Art déco furent construits [https://champouin.blog/2023/01/15/mon-saint-quentin-1/]

J’ajouterai l’ancienne chambre du commerce, aujourd’hui Espace St-Jacques : un pastiche gothique/Renaissance (1929). Et aussi cet élégant pastiche 18ème siècle rue de la Sellerie (1922) qui prend comme modèle le pavillon de Hanovre construit à Paris sous Louis XV, référence maintes fois reprise, notamment par les architectes Paul Bigot et Louis Guindez pour le musée de la ville, le musée Antoine Lécuyer, consacré notamment à M. Q. de la Tour.

37, rue de la Sellerie : çà en jette, non ? Le toit pentu dans la rue derrière correspond à l’Espace Saint-Jacques.

[A suivre…]

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